Vins de femmes

Université des grands vins

Les femmes du vin à l’honneur

Pour sa première soirée thématique de l’année, l’Université des grands vins proposait un regard croisé sur les « femmes et vigneronnes », avec pour grand témoin Laure Gasparotto, journaliste spécialisée dans le vin, correspondante pour Le Monde et autrice de nombreux ouvrages.

« Piliers des entreprises viticoles, mais souvent reléguées dans l’ombre », les femmes du vin méritaient un hommage. Sur suggestion de Sabine Wiedemann, membre de l’UGV, le président de l’UGV, Jean-Paul Schmitt, a ainsi réuni sept vins élaborés par sept vigneronnes de talent, tandis que la journaliste Laure Gasparotto pour commenter les dégustations.

Correspondante au quotidien Le Monde, Laure Gasparotto a également tenté une aventure personnelle de vigneronne sur les Terrasses du Larzac, où elle a expérimenté la condition des femmes dans un univers viticole encore très masculin, raconte-t-elle. Elle est l’autrice de L’Atlas des vins de France et de plusieurs autres ouvrages, dont le dernier est consacré à Château Rayas, à la suite de sa rencontre avec feu Emmanuel Reynaud.

Les années 2000-2010 ont été marquées par l’arrivée d’une nouvelle génération de vigneronnes. Mais depuis quelques années, « la proportion de femmes est en train de reculer », observe la journaliste, qui sous son angle d’historienne et sociologue, voit dans le vin « un miroir de la société ».

Bien plus qu’on ne voudrait le reconnaître, les femmes ont en réalité joué un rôle déterminant dans l’histoire du vin. Laure Gasparotto cite en exemple le Clos de Tart, « un joyau de la Bourgogne », fondé et cultivé par les abbesses de Cîteaux. On peut également évoquer certains grands millésimes réalisés par des femmes, parce que les hommes étaient partis à la guerre ou en revenaient, comme l’éclatant millésime 1945. Sans compter le rôle, souvent invisibilisé mais essentiel, qu’elles jouent au quotidien, bien souvent dans l’ombre des entreprises.

Joséphine d’Yquem et la Veuve Clicquot

Dans l’univers du vin, les femmes ont joué un rôle de pionnières, explique Laure Gasparotto. Elle cite en exemple Joséphine d’Yquem, à l’origine des vins liquoreux de botrytis cinerea dans le Sauternais, ainsi que la Veuve Clicquot, l’une des grandes figures fondatrices de la renommée de la Champagne.

« Interdites d’accès aux écoles de viticulture, les femmes ont également été tenues à l’écart des chais, notamment pendant leurs règles, en raison de la croyance obscure selon laquelle leur présence “ferait tourner le vin”. » Laure Gasparotto reconnaît néanmoins une certaine « complicité » des femmes dans ce système discriminatoire, liée à « leur autocensure ». En réalité, estime-t-elle, « il faudrait réécrire l’Histoire du point de vue des femmes » et « changer les structures mentales, à commencer par l’usage des mots ».

Françoise Bedel en Champagne

Le premier vin de la soirée, un champagne, provenait aussi d’une pionnière : Françoise Bedel, Installée à Crouttes-sur-Marne, dans la vallée de la Marne, elle est l’une des premières à pratiquer la biodynamie dans sa région. Ses cuvées sont issues de très longs élevages sur lattes. Un travail qui a conduit Laure Gasparotto à souligner que la grande force actuelle de la Champagne réside dans sa capacité à réussir, à l’image de la Bourgogne, sa transition vers des vins de terroir, après avoir longtemps été la région des grandes cuvées d’assemblage des maisons de champagne. Après s’être rendu à la Champagne’s Week, Jean-Paul Schmitt confirme cette évolution. « Ce sont des bulles qui me transportent », a pour sa part commenté Isabelle Kraemer, caviste sur la péniche VinoStrada à Strasbourg.

Agathe Bursin en Alsace

Le vin dégusté suivant était un riesling grand cru Zinnkoepflé 2017 d’Agathe Bursin, vigneronne à Westhalten, particulièrement ancrée à son terroir. « Modestie, sensibilité et vraie signature », résume Jean-Paul Schmitt. Les deux failles croisées, celle de grès rose de Marbach et celle de calcaire de l’Ohmbach, définissent 4 coteaux, le Zinnkoepflé, le Strangenberg, le Bollenberg et le Pfingsberg, décrit Agathe Bursin. D’où un paysage et une biodiversité exceptionnelles avec des climats particuliers emprunts de caractéristiques méditerranéennes. Couplé à son terroir ensoleillé et à son millésime solaire, le riesling 2017 d’Agathe Bursin affiche néanmoins « une remarquable fraîcheur saline », observe Laure Gasparotto qui rappelle que dès son plus jeune âge, Agathe se prédestinait à la viticulture.

Marie-Thérèse Chappaz à Fully dans le Vallais suisse

La dégustation s’est poursuivie avec une vigneronne de renommée internationale : Marie-Thérèse Chappaz, installée à Fully, aux sources du Rhône, dans le Valais, et sa cuvée Grain Arvine 2024. Sur LeMonde.fr, Laure Gasparotto lui consacre un portrait détaillé, décrivant « une femme radicale, prête à perdre une cuvée, qui se pose beaucoup de questions », et dont les vignes en terrasses imposent une viticulture profondément artisanale. Un engagement qui « force le respect », souligne Jean-Paul Schmitt. Comme preuve de cette exigence, Laure Gasparotto invite à observer la taille des vignes de Marie-Thérèse Chappaz, un travail que David Lahaye Panczack a d’ailleurs mis en lumière à travers son écorçage des ceps (voir photo).

Cécile Tremblay à Vosne-Romanée

La soirée s’est ensuite tournée vers la Bourgogne avec Cécile Tremblay, installée à Vosne-Romanée. Son millésime 2022 offre « un toucher de bouche d’autant plus incroyable qu’elle n’égrappe pas ses vendanges, contrairement à son grand-oncle, l’illustre Henri Jayer ». Laure Gasparotto décrit des « vins pulpeux, sensuels et dynamiques ».

Bruno Ferber, restaurateur de la soirée, a lui aussi salué l’énergie et l’élan de la vigneronne. « Un vin centré, avec une ligne précise », ajoute Laure Gasparotto, qui confie également mieux comprendre, à travers cette dégustation, l’attachement de l’UGV à la qualité des verres de dégustation.

Isabelle Ferrando à Châteauneuf-du-Pape

Le vin suivant permettait de retracer l’ascension d’Isabelle Ferrando, du domaine Saint-Préfert à Châteauneuf-du-Pape, aujourd’hui rebaptisé Domaine Famille Isabelle Ferrando. La cuvée Colombis 2017, un pur grenache issu de vieilles vignes de quarante ans, est décrite comme « très charnue, très centrée et élégante ». Sa teneur élevée en alcool, 15°, parfaitement intégrée en bouche pour un châteauneuf, témoigne d’un remarquable travail d’élevage en foudre et en amphore, explique la conférencière. « Sa particularité est d’avoir entamé une carrière de vigneronne après une première vie de banquière. Son parcours illustre aussi la construction progressive d’une notoriété fondée sur une remise en question permanente, ce qui fait de ce domaine une propriété toujours en devenir », précise Laure Gasparotto, qui invite également à découvrir les clairettes du domaine.

Marlène Soria, Coteaux du Languedoc

« À la fois déterminée et timide », ressent Jean-Paul Schmitt selon les vins qu’il goûte, Marlène Soria élabore des « vins d’émotion ». Ancienne agente immobilière, elle plante en 1980 ses premières vignes pour sa consommation personnelle sur les hauteurs de Saint-Pargoire, entre Béziers et Montpellier. En 1988, elle devient l’une des premières femmes de sa région du Languedoc à créer une cave particulière avec le domaine Peyre Rose, dans un environnement encore très machiste, souligne Laure Gasparotto. Adoubée par Robert Parker et la Revue du vin de France (RVF), la vigneronne bénéficie aujourd’hui d’une telle notoriété qu’elle peut se permettre de revendiquer l’appellation « vin de France ».

Pour la journaliste du Monde, qui se dit admirative de cette personnalité, « son vin exprime ce combat, avec de la puissance, de la générosité et de l’élégance ; des vins sauvages et fougueux qui s’harmonisent avec le temps ». Le vin dégusté ce soir-là était la cuvée Syrah Léone 2015.

Catherine Faller en Alsace

Le septième et dernier vin de la soirée provenait du Domaine Weinbach : un Alsace Pinot Gris Altenbourg SGN 2005. En présence de Catherine Faller, Jean-Paul Schmitt a loué la générosité de la famille Faller. Ce 2005 « marqué par le réchauffement climatique mais avec des nuits fraîches et des conditions favorables aux grains nobles, issu du terroir marnocalcaire de l’Altenbourg,  pose la question du devenir des sélections de grains nobles condamnés à cause du réchauffement climatique », a commenté Catherine Faller.

Ce vin venait conclure la dégustation « en apothéose » et la rencontre à travers leur vin de femmes aux personnalités exceptionnelles. Ce qui a conduit Laure Gasparotto à évoquer tout le « ravissement » que lui inspire cette soirée organisée par l’UGV. Un sentiment partagé par les 125 convives, d’autant plus fort que la journaliste confie rencontrer certaines difficultés au sein de sa rédaction : « Face à des journalistes acquis à la cause de la santé, le vin apparaît comme une affaire de boomers. Dans mon journal, je vois bien que je suis démodée. C’est donc un combat quotidien, car un grand changement est à l’œuvre. Alors bravo à l’UGV. »